La suppléance : un métier qui s’apprend

Introduction

En 2006, je fus invitée à créer un nouveau cours de deux crédits destinés à préparer les étudiantes et étudiants finissant au baccalauréat en formation à l’enseignement préscolaire et primaire de l’université de Sherbrooke à leur entrée en carrière. Étant alors étudiante au doctorat, je m’intéressais aux réalités de l’insertion et aux mécanismes par lesquels les enseignants qui débutent s’approprient leur pratique et se développent professionnellement. Lors de la conception du cours, je ne prévoyais pas m’attarder très longuement sur la question de la suppléance : d’abord parce que j’avais moi-même peu connu cette réalité alors que j’étais enseignante ; ensuite, parce que cette étape du parcours enseignant, quoiqu’obligé pour une très grande majorité, ne constituait pas à mes yeux un temps d’appropriation professionnel digne d’intérêt. Je dois l’avouer, j’ai été de ceux et celles qui considèrent la suppléance occasionnelle comme un acte strictement occupationnel : pour moi, une « vraie » insertion dans l’enseignement débutait avec une expérience plus « dense » et donc, avec l’obtention d’un premier contrat.

Cette année-là, j’ai rencontré une enseignante mentorée qui m’a raconté son parcours chargé de suppléance. Je lui ai demandé la permission d’enregistrer son histoire afin d’en faire un récit qui porterait enseignement à mes étudiants. Le travail de mise en relief de ce récit a radicalement modifié ma perception quant aux impacts potentiels des conditions de la suppléance occasionnelle sur le développement professionnel des futurs enseignants.

Ce récit, livré ici dans son intégralité, invite le lecteur à s’imprégner de cette réalité de la suppléance. L’auteure, Marie Line Gagnon, replonge dans l’expérience vécue pour faire revivre à travers quatre grands épisodes certains événements qui lui ont paru particulièrement significatifs. Tout le sens qu’elle y livre autour de cette expérience fait du récit le reflet magnifique d’un processus qui reste encore à éclairer… comment apprend-on à enseigner ?

Marie-Josée Dumoulin, Ph.D.
Professeure adjointe
Université de Sherbrooke

Note : Ce récit ayant d’abord été reconstruit à l’oral avant d’être transposé à l’écrit, la version écrite reste très près de la parole de l’auteure, une parole que l’on veut livrer, ici, dans toute son expressivité.




La suppléance : un métier qui s’apprend
Réflexions sur l’expérience de la suppléance

Préambule : Entre la fin de mon baccalauréat et mon premier contrat dans une classe. Il s’est écoulé quelques années. En fait, pendant près de 3 ans, je n’ai jamais fait de suppléance à long terme, c’était des suppléances d’une journée, parfois 2 écoles dans la même journée. Quand j’ai commencé, c’était quelque chose qui me rendait extrêmement nerveuse : je ne dormais pas, je ne déjeunais pas. Je ne me sentais pas outillée. J’ai eu des expériences un peu extrêmes, comme tous les suppléants, je pense. Il y a eu des fois où je pleurais dans ma voiture en me disant que je ne réussirais jamais. Et il y a aussi eu des journées où je me disais : « Wow ! J’ai été payée pour faire ça ? » À la fin, je gérais bien tout ça. J’étais la spécialiste des milieux que je ne connaissais pas. J’avais développé des mécanismes, des réflexes. Pour moi, la suppléance, ça a été très formateur parce que même si on est dans les classes et dans les écoles, ce ne sont pas les mêmes enjeux ni le même rapport avec les enfants. La suppléance et l’enseignement au quotidien, ce sont 2 métiers complètement différents.

1er épisode
Moi, je ne suis pas de celles qui ont eu l’occasion de faire de la suppléance en même temps que les stages : ce n’était pas permis. Ma première suppléance a été dans une classe de deuxième cycle. L’enseignante m’avait laissé des exercices et des activités à faire pour tout l’après-midi. J’ai donc travaillé avec eux : je faisais des rétroactions, je m’assurais que tout le monde comprenait, je circulais dans les rangées pour m’assurer que les cahiers étaient complétés. J’écrivais « Vu » dans la marge. J’ai ramassé les feuilles d’exercices et je les ai mises sur le bureau de l’enseignante. Je lui ai écrit en détail ce que j’avais fait avec ses élèves. J’étais très fière et très satisfaite de ma première journée. Quand j’ai revu l’enseignante-titulaire, je lui ai demandé : « Est-ce que c’était correct ce que je t’ai laissé ? Est-ce que c’était correct le travail ? » Elle a répondu : « C’est pour toi, mais les suppléantes qui ne corrigent pas, on ne les rappelle pas ! Des feuilles pas corrigées sur mon bureau, ça ne sert pas ! » C’était à peu près le ton, plutôt direct. Sur le coup, ça a été extrêmement confrontant pour moi ; je pensais que j’avais bien fait. Je suis retournée dans mon autre classe en suppléance avec les larmes aux yeux. Ce fut difficile à prendre comme commentaire, mais a posteriori, je suis contente d’avoir posé la question : la douceur dans le message n’était pas présente, mais l’apprentissage y avait été. J’ai mis dans ma petite mémoire : « toujours corriger ». Et j’ai compris qu’on est jugé selon des critères qu’on ne connait pas, selon des attentes du milieu qui ne nous sont pas dites, mais qui peuvent beaucoup influer sur le nombre d’appels qu’on aura. Il faut être conscient de ces attentes qui influencent le jugement que les enseignants portent sur nous : « qu’est-ce qui est important pour eux ? » C’est important d’aller chercher ces attentes implicites du milieu. Une réputation, ça se défait rapidement…

2e épisode
Mai. Je venais d’être fraîchement diplômée et j’avais mis mon nom dans la banque de la commission scolaire. Une journée, on m’a appelée pour faire une suppléance le lendemain, en maternelle. J’étais tout excitée ! C’était la première fois que j’allais en suppléance au préscolaire et j’en rêvais. En finissant la journée, je me suis rendue à cette école pour rencontrer l’enseignante que j’allais remplacer. Je voulais connaître le milieu, avoir un aperçu des enfants et lui poser des petites questions : « À quoi tu t’attends à la fin de la journée ? Qu’est-ce que tu veux ? » Je me suis aussi beaucoup centrée sur des aspects très importants au préscolaire : « Comment on va prendre l’autobus ? » Parce qu’au préscolaire, il y a quand même une grande responsabilité : il faut s’assurer que chaque enfant retourne à bon port et avec la bonne personne. C’est donc particulièrement stressant quand on ne connaît pas la routine. En gros, l’enseignante me décrit la situation de la classe. Elle m’explique qu’il y a plusieurs leaders négatifs et qu’elle prend un congé pour prendre une pause de ses élèves ! Elle m’a expliqué le déroulement de la journée et m’a laissée en disant : « Fais ce que tu peux dans ta journée. Moi, juste de ne pas être à l’école, ça va me faire du bien. Je te laisse un programme, mais si tu ne le fais pas, je vais bien vivre avec ça. Il n’y a pas de problème. » La seule obligation que j’avais, et ça allait de soi pour moi, c’est qu’il fallait que je remette la classe dans le même état que je l’avais prise le matin.

Je sentais bien que cette enseignante avait de l’amour pour ses élèves et que vraiment, elle prenait un congé parce qu’elle était fatiguée. Mais dans ma tête, ça ne se pouvait pas qu’en maternelle, ça soit aussi bordélique qu’elle le décrivait. Moi, j’étais certaine que j’allais passer une journée splendide avec les petits loups de 5 ans et qu’on allait s’amuser !

Le lendemain, j’allais chercher les enfants au sous-sol de l’école. Pendant qu’ils se déshabillaient, j’ai réalisé que le groupe était complètement dissipé ; mais à ce moment-là, je me disais encore qu’il n’y a pas de problème, qu’une fois rentré dans la classe, on allait fermer la porte et j’allais les calmer. Je me disais que j’allais pouvoir faire la causerie, qu’ils pourraient me poser leurs questions, que j’allais me présenter. Mais lorsque j’ai essayé de faire la causerie, je ne réussissais pas à prendre la parole ! Il y avait 5, 6, 7, 8 enfants qui parlaient toujours en même temps que moi, qui se disputaient, … Pas un seul n’était capable de rester assis sur le tapis : ça virait, ça roulait, ça jouait, c’était incroyable ! À ce moment-là, je me suis mise à paniquer complètement : « Qu’est c’est que je vais faire cet avant-midi ? » Tout ce que l’enseignante m’avait dit la veille m’est revenu en tête. Plutôt que d’essayer de poursuivre et de laisser la situation dégénérer, mon premier réflexe a été de défaire la synergie du groupe et de les placer tout de suite en ateliers. Au moins, ils allaient être dispersés, chacun avec des activités selon son centre d’intérêt. Dans cette classe-là, les enfants n’avaient pas besoin de s’inscrire à un tableau de programmation ; ils pouvaient changer d’atelier selon leurs envies et au moment où ils le voulaient. Même la collation ne s’est pas pris tout le monde en même temps ; il était hors de question que je les remette tous ensemble. Je n’ai aucune idée de ce que les enfants ont fait, je n’ai même pas de souvenirs du travail et des ateliers ; tout ce dont je me souviens, c’est que j’ai passé l’avant-midi à éteindre des feux, à « dégrimper » physiquement les enfants des murs de la classe, à surveiller pour ne pas qu’ils se chicanent.

Ce midi-là, je dînais chez ma grand-mère. Ça ne me tentait pas de retourner dans cette classe. J’étais en larmes, avec un sentiment de compétence professionnelle à –2000 : « Je ne suis pas une bonne enseignante ! Je vais tout lâcher ça ! » Et ma philosophe grand-mère, de me répondre : « Ça ne te dirait pas de faire une deuxième demi-journée avant de changer de métier ? » Je décide alors de faire quelque chose qui va profondément à l’encontre de mes valeurs : je passe à la pharmacie et j’achète de beaux petits autocollants ! Moi qui ai toujours été contre ce conditionnement opérant, contre ce « nanane-là », je me disais qu’au moins, j’allais calmer ceux qui, dans une classe, hésitent et vont pencher du côté où ils sentent qu’ils ont le plus d’avantages. Alors, en rentrant dans la classe, après le dîner, j’annonce aux élèves : « Tous ceux qui vont être gentils cet après-midi vont avoir droit à un autocollant avant de partir ! »

Au début, ça a permis de descendre un peu la tension. Mais lorsque j’ai annoncé qu’on allait faire la sieste, « chamaillage » sur le tapis ! Je n’en revenais pas de ne pas être capable d’avoir, comme enseignante, le pouvoir sur un groupe d’enfants de… 5 ans ! J’ai retourné les élèves en ateliers tout le reste de l’après-midi. Je faisais encore de l’intervention, mais c’était un peu moins agité parce que certains voulaient avoir un collant. Avant de quitter la classe, j’ai donné des collants à ceux qui avaient été gentils. Puis, on s’est rendus au vestiaire. Il fallait descendre 2-3 paliers d’escalier. C’était la pagaille, ça s’obstinait. En essayant de les compter pour m’assurer que j’avais tout mon monde et pour les conduire à l’autobus, je réalise que j’avais perdu 2 enfants. Ils n’étaient plus là ! Je remonte dans la classe, pendant que j’ai un paquet d’enfants agités à une collègue pour qu’elle les surveille. Les 2 petits étaient là. Dans la classe, il y avait un jeu de gravier avec des aimants. Ils en avaient lancé partout sur le plancher de la classe. 5 ans !… Mais comme ils doivent aller prendre leur autobus, je suis bien obligée de les amener tout de suite avec moi, sans leur donner aucune autre forme de sanction. De retour dans la classe, j’étais effondrée. Je comprenais l’enseignante-titulaire d’avoir pris congé ! J’ai passé 45 minutes à balayer tout le plancher : il y en avait en dessous des bureaux, en dessous des jouets, en dessous de tous les meubles, sur le tapis. À ce moment-là, je me disais que la journée où ça serait ma classe, il fallait que je trouve un moyen de ne pas me faire narguer comme ça, par des enfants.

C’est cette journée-là que j’ai réalisé que la suppléance, c’est différent de l’enseignement. Les situations difficiles qu’on vit, ça atteint notre sentiment de compétence professionnelle au début. En stage, on est habitués d’être dans un certain rapport avec les élèves, on a de l’impact à long terme. Quand on fait de la suppléance une journée, il ne faut pas rentrer avec le même schéma et les mêmes référents que quand on est là à long terme. On est contraint d’agir avec des valeurs qui sont parfois différentes de celles auxquelles on croyait comme enseignante-stagiaire. Le temps joue contre nous parce qu’on doit avoir un impact immédiat sur les enfants. J’ai donc appris que l’amour des enfants et le plaisir de vouloir être avec eux, ça n’était aucunement suffisant pour bien fonctionner en suppléance, et qu’il fallait être préparé. Que ça prenait des outils quand on arrivait le matin pour avoir de l’impact sur les enfants. Quand tu enseignes, tu te prépares ; quand tu es en suppléance, tu te prépares aussi, mais autrement. C’est sûr qu’à la fin de cette journée-là, le quoi, le comment de cette préparation-là, je n’étais pas rendue à le définir exactement. Je me disais simplement que ça prenait des méthodes de survie pour faire face à des élèves comme ceux-là. Mais plus tard, j’ai poursuivi ma réflexion. J’ai réalisé que j’avais des lacunes importantes au niveau de la gestion et j’ai aussi compris pourquoi j’avais agi comme ça. Pour avoir un impact sur le groupe, j’ai joué sur le conditionnement opérant : ils vont être gentils pour avoir un « nanane ». Les leaders négatifs, je ne pouvais pas les mettre facilement dans ma poche. Mais tous ceux qui suivent le leader négatif et qui t’observent comme suppléante vont faire le choix, dépendamment de ta crédibilité, de quel bord ils vont se placer. C’est sur ceux-là que je voulais avoir un impact.

3e épisode
J’ai travaillé à un projet de réussite scolaire dans une autre école, dans une nouvelle commission scolaire. L’aide aux devoirs après les classes, c’est une autre porte d’entrée très formatrice. Par le biais de l’entreprise, j’ai pu travailler 2 soirs par semaine dans une école. Il s’agissait de faire de l’aide aux devoirs auprès d’une partie d’un groupe d’enfants pendant une heure tandis que l’autre partie du groupe faisait de l’éducation physique ; puis on échangeait.

C’était un mandat où normalement, je n’aurais pas dû faire de discipline. Il s’agissait d’un format d’aide aux devoirs qui s’appuyait sur un volet « activité physique » et qui s’adressait à des enfants ciblés parce qu’ils avaient peu de support à la maison ou parce qu’ils avaient des difficultés. Ces enfants voulaient faire du sport, mais quand venait le temps de faire la partie « devoirs », ils n’avaient pas envie de les faire. Même si ce n’était pas supposé être une activité de discipline, j’ai fini par en faire … Pour me donner une prise, je leur préparais des cahiers d’activités pour qu’ils puissent s’amuser quand ils auraient fini leurs devoirs. Je gardais les 10 dernières minutes pour leur lire une histoire. J’organisais mon temps pour faire une gestion diversifiée entre des enfants autonomes et des enfants en travail à qui je pouvais alors donner des outils pour faire leurs leçons et leurs devoirs. Puis, un jour, je m’étais fait remplacer à l’aide aux devoirs. Quand je suis revenue, un élève avait dessiné la directrice de façon particulièrement inappropriée… un dessin qui n’avait tellement pas de bon sens.

En suppléance, il faut toujours avoir un œil sur ce que font les élèves. Tant que les élèves étaient dans le cahier d’activités que je leur avais préparé, ça n’était pas menaçant. Je contrôlais ce qu’ils faisaient. Mais quand tu laisses une liberté aux élèves, tu ne sais pas toujours très bien ce qu’ils font. Si on oublie de ramasser les feuilles à la fin, ça peut être distribué avec le sceau « Quand la suppléante était là ». Et ça peut alors laisser paraître que ta supervision est douteuse. C’est pour cela que le dessin libre et l’écriture libre, en suppléance, c’est proscrit pour moi : à cause de cette expérience-là.

Par le biais de ce contrat-là à l’aide aux devoirs, j’ai rencontré la directrice de l’école. Je lui ai dit que j’avais des disponibilités pour faire de la suppléance. Elle m’a appelée pour aller dans une classe de 4e année. Cette fois, je connaissais l’école, mais j’étais dans un contexte où ma crédibilité n’était pas extraordinaire parce que certains enfants me connaissaient par ce contexte « hors école » : j’étais la madame de l’aide aux devoirs… Et ils savaient que dans le cadre de l’aide aux devoirs, ça avait été difficile d’établir un climat. Déjà, certains n’avaient pas nécessairement envie d’écouter… Le matin de ma suppléance, donc, les enfants se sont mis à placoter un petit peu. À déranger un petit peu. Je n’intervenais pas, en me disant que j’allais faire de l’ignorance volontaire, de l’ignorance intentionnelle et que ça allait se placer. Je ne voulais pas commencer la journée en intervenant tout de suite « en lion ». Comme c’était un temps d’examen, j’ai permis à quelques élèves à la fois d’aller aux toilettes à la pause. Certains des enfants ne sont pas remontés dans la classe : ça s’était chamaillé aux toilettes. C’est la directrice qui me les a ramenés. À ce moment-là, la situation avait pris une ampleur que je ne pouvais plus contrôler : l’un était assis dans un coin, l’autre se cachait en dessous de la table, une autre m’envoyait carrément « promener », les autres se criaient les réponses de l’examen… J’étais toute seule avec ça !

Au cours de l’après-midi, la directrice s’est fait remplacer par l’enseignante-titulaire de la classe où je remplace (au deuxième cycle). C’est que cette enseignante occupait le rôle de directrice à temps partiel dans l’école. J’en ai profité pour lui expliquer un peu mes difficultés. Entre autres suggestions, elle m’a dit : « Quand va venir le temps de les faire sortir, à la fin de la journée, ne fais sortir que ceux qui sont calmes. » Effectivement, j’ai fait sortir juste ceux qui étaient calmes. Mais c’était ma première journée à cette école et je ne connaissais pas bien le fonctionnement pour les autobus. De fait, je n’ai pas averti les enseignantes qui surveillaient aux autobus que certains de mes élèves manquaient à l’appel, de sorte que celles-ci ont donné le signal de départ…. Quatre enfants de ma classe ont manqué leur autobus. La directrice (qui est l’enseignante-titulaire) est allée elle-même reconduire ces enfants à la maison. Moi, j’étais démolie, j’avais le sentiment que je n’avais pas de compétence…

Une semaine ou deux plus tard, pourtant, on m’a rappelée pour retourner dans cette classe-là. Et j’y suis retournée ! Cette fois, les élèves étaient fâchés contre moi : ils considéraient que j’étais la « folle » qui avait fait manquer les autobus… Encore une fois, je n’avais pas de crédibilité et c’était difficile comme journée. J’ai passé une journée style « gendarme » : je ne souris pas, je ne suis pas de bonne humeur, je suis stressée, toujours en train de les remettre à leur place. Mais j’avais appris ; j’intervenais plus rapidement.

Pendant mes études de maitrise (que je faisais en même temps que la suppléance) j’ai suivi un cours en gestion de classe en adaptation scolaire ; souvent, les étudiants en adaptation scolaire rencontrent de grands défis de gestion. Ça m’a permis de réfléchir à mon processus de gestion de classe en suppléance. J’ai analysé mon cheminement et j’ai réalisé deux choses. D’abord, j’ai découvert l’importance de l’intervention précoce. Le professeur du cours de gestion de classe, à la maîtrise, disait : « Il ne faut pas tuer une mouche avec un bazooka ! » Pour moi, cela voulait dire qu’il ne fallait pas attendre que la situation dégénère pour avoir besoin du bazooka. Il fallait intervenir rapidement sur des petites choses. C’est beaucoup plus facile d’intervenir, les interventions sont beaucoup plus restreintes et ça évite que la situation prenne de l’ampleur. Ensuite, il fallait très rapidement établir ma crédibilité auprès des élèves. Autrement dit, quand tu entres dans un nouveau milieu, dans une nouvelle classe, il faut imposer soi-même le type de relation qu’on veut avoir et mettre le cadre qui convient dès notre arrivée le matin.

4e épisode
Les trois premières expériences que j’ai racontées sont des expériences négatives où je ne me sentais pas bien, pas valorisée, pas compétente. Des expériences où je ne sentais pas que j’avais du pouvoir. Pour moi, ce qui est important dans l’enseignement, c’est d’entrer en relation avec les enfants et de pouvoir leur apporter qui je suis. C’est une valeur importante pour moi et clairement établie depuis longtemps. Ma force est beaucoup dans les relations humaines : l’intuition, l’écoute, l’empathie, le côté un peu extraverti… Ce sont toutes des choses que je ne pouvais pas mettre en valeur, jusque-là, dans la suppléance. J’étais donc coupée de toutes mes forces.

Jusqu’au jour où j’ai donné mon nom dans une autre commission scolaire. Je ne connaissais personne et en allant porter mon curriculum vitae, déjà, je me suis sentie accueillie. Toutes les personnes que j’ai croisées dans la commission scolaire en m’en allant vers les ressources humaines m’ont toutes saluée ! J’étais plus à l’aise avec la « mentalité » de cette commission scolaire où il y avait plusieurs écoles situées dans des villages, des milieux comme ceux où j’avais moi-même grandi. C’est une dynamique différente de la réalité du milieu urbain dans laquelle je n’avais eu aucune expérience de stage.

Un jour, j’arrive dans une classe où l’enseignante avait laissé un merveilleux mot d’amour au tableau pour ses élèves : « Bonjour mes petits cœurs ! Je vous aime ! Vous allez passer une journée avec la suppléante aujourd’hui. Rappelez-vous notre petit secret. On se voit demain ! » Les enfants sont accueillis par un message comme celui-là. L’enseignante me laisse le déroulement de la journée, en m’indiquant de l’adapter au besoin. Elle écrit : « Amuse-toi. Tu peux faire ce que tu veux. Et laisse-moi un mot, à la fin de la journée, pour me dire comment ça s’est passé. » C’est là où j’ai eu le déclic… J’ai eu un « flash ». C’est là que j’ai expérimenté pour la première fois mon soleil et mon nuage.

À ce moment-là, je lisais beaucoup. Mais il y a très peu de choses sur la suppléance. J’ai lu des ouvrages sur la gestion de classe. Je cherchais des outils de gestion simples, faciles et qui allaient avoir un résultat rapide sur l’enfant. Dans l’action, avec la craie, l’idée du soleil et du nuage m’est venue tout d’un coup. J’ai dessiné un soleil et un nuage au tableau et j’ai dit aux enfants : « Ce matin, tu es dans le soleil, mais si ça ne va pas, je te mets dans le nuage ». J’ai réalisé que les enfants avaient le goût d’être sur la liste soleil pour leur enseignante parce qu’ils l’aimaient beaucoup et parce que d’être sur la liste soleil, ça les valorisait. Au fil du temps, j’ai peaufiné, adapté les règles du soleil et du nuage. Parce que l’enfant que tu enlèves du soleil et que tu mets dans le nuage pour le reste de la journée, il n’a plus d’intérêt à se rattraper ; en fait, il a de l’intérêt à déranger puisque de toute façon, il est déjà dans le nuage. Mais c’est un outil très souple : on efface un nom, on le met en suspend… oups, on le met dans le nuage. On joue avec ça, selon ce qu’on sent de l’élève : « Ok, je t’efface pour y penser. Dans une demi-heure, tu me diras où tu mérites d’aller. » Je laissais un peu de pouvoir à l’élève pour se reprendre. Ainsi, ceux qui avaient un petit écart de conduite sentaient qu’ils pouvaient se replacer et ils ne perdaient pas la face devant l’enseignante et devant les autres.

Ce que j’ai appris à travers cette journée-là, et il y en a eu d’autres par la suite, c’est d’être moi-même. Je me suis permis une zone de latitude dans la classe de quelqu’un d’autre. Pour quelqu’un comme moi qui a une forte personnalité et des croyances très établies, ça a fait tout un changement. Je me suis permis d’être différente de l’enseignante, de me présenter comme j’étais, de raconter ce que je faisais, comment je le faisais et d’amener, au fond, quelque chose de plus aux enfants, quelque chose de moi. J’ai réalisé que j’avais le droit de faire des activités que j’avais le goût de faire avec les enfants. Le droit d’utiliser mon propre système de discipline. Oui, l’enseignante s’attend à ce que du travail soit fait, mais elle n’est pas là : c’est moi qui suis là. Il faut que j’aime ça et que je m’amuse moi aussi. Comment être la copie d’une personne que tu ne connais pas à travers le regard des enfants et la feuille qu’on t’a laissée ? Parce qu’ironiquement, la personne qu’on ne rencontre pas, souvent, c’est celle qu’on remplace. Tu es souvent à côté de tes souliers. Mais cette journée-là, j’avais réalisé que je pouvais être dans mes souliers et ça, ça a été très important pour moi. Pour que ça soit « le fun » la suppléance, il faut que ça soit bénéfique pour tout le monde : les enfants, la direction qui me voit aller, l’enseignant que je remplace et… moi.

Les leçons tirées de la suppléance

Une latitude pour se faire valoir
Quand j’ai des consignes précises de l’enseignante, je ne vais jamais contre : ça ne serait pas professionnel. Et souvent, les enseignants vont laisser des activités qui se gèrent bien. Mais l’inverse est vrai aussi ; c’est très embêtant de parler de sexualité avec des enfants que tu ne connais pas et dans un contexte de suppléance ! J’ai appris à mettre mes limites en décidant de ce qui m’appartient et de ce qui appartient à la titulaire. Mais je l’indique à l’enseignante à la fin de la journée. En tant que suppléante, je ne suis pas une copie de l’enseignante et je ne suis pas en contradiction non plus : je suis en complément. C’est difficile de « calquer » la personne que tu remplaces : c’est une personne que tu ne connais pas, dont tu ne connais pas le raisonnement. En ce sens, si l’enseignante ne me donne pas de consignes précises, ça m’arrive de mettre ma couleur en continuité de ce qu’elle veut. En autant que je l’annonce aux enfants et que je l’assume. Par exemple, je vais utiliser le système de la classe en addition de mon propre système à moi. Je laisse alors une petite note à l’enseignante : « Je sais que vous avez un système disciplinaire de classe. Si vous voulez mettre les points pour la journée de suppléance, voici les enfants qui ont bien fonctionné, voici ceux qui n’ont pas bien fonctionné. » De cette façon, j’ai quelque chose qui vient de moi face aux enfants et j’enlève toute cette négociation où les enfants te reprennent tout le temps : « Oui, mais Claire, elle fait ça de même ! Oui, mais elle ne fait pas ça de même ! »

Moi, je suis allée en enseignement parce que je voulais travailler avec chaque enfant, le rendre au bout de son potentiel et lui permettre d’en exploiter le maximum : c’est ce qui me passionne. Je ne veux mettre personne dans un cadre. Je n’essaie pas qu’un enfant rentre dans un moule. Avant de m’approprier mon propre rôle en suppléance, je me sentais dans un cadre. Je sentais que je n’apportais rien aux enfants. Je venais passer la journée, faire du travail, puis tant mieux s’il n’y avait pas eu trop de chicanes et si on limitait les dégâts. Il faut respecter les attentes, mais la suppléance, c’est aussi un métier où j’avais le droit d’être moi-même, d’amener des activités qui me tenaient à cœur, de permettre des petites choses dans une latitude différente : travailler en équipe, avoir le droit de chuchoter pendant un travail ou mettre la radio. Des choses qui ne minent pas ma crédibilité professionnelle, qui ne vont pas à l’encontre de ce que fait l’enseignant, que je gère moi-même et qui, pour l’enfant, est un plus. Ajouter ma couleur en n’étant jamais à l’inverse de l’enseignante : dans son cadre à elle, mais avec ma couleur à moi. Les élèves savaient qu’il y avait des activités différentes quand j’étais là. Et entre les classes, ils s’en parlaient. Quand on se permet d’être soi, ça permet de faire sa crédibilité.

Un avantage à être transparent
À la fin de chaque journée de suppléance, je corrigeais et je laissais un mot à l’enseignante, pour lui donner mon appréciation du déroulement de la journée et du climat de la classe. C’était vraiment distinct sur ma feuille et très transparent. J’écrivais l’attitude des enfants, le travail que j’avais fait dans la journée et comment je l’avais fait : en équipe, en grand groupe, retour sur telle notion qui n’était pas bien comprise. On n’est pas obligé de laisser chaque détail, mais il faut toujours être très honnête : quand il y a eu des difficultés, on écrit qu’il y a eu des difficultés. On ne gagne pas à ne pas dire la vérité. Le lendemain, l’enseignant va questionner ses élèves et il va le savoir si ça a bien été ou pas. Cet aspect est particulièrement important pour ne pas perdre notre crédibilité. Si ça avait mal été, je mentionnais ce qui s’était passé en termes de comportements plutôt qu’en termes de problématiques : d’abord le comportement, ensuite l’intervention que j’ai faite. Fait ; action. Pour ne pas montrer que j’ai été inactive ou dépassée. « J’ai fait la causerie, les enfants parlaient tous en même temps : je les ai placés en atelier ». De façon générale, cette feuille était très appréciée par l’enseignante. J’y agrafais aussi ma carte professionnelle avec ma photo (l’enseignante que l’on remplace est la seule personne qui ne nous voit pas) et je l’invitais à m’appeler si elle avait d’autres questions.

Parfois la secrétaire ou des collègues s’informaient de la journée. Si j’avais eu quelques difficultés, je répondais qu’en général, ça avait bien été et que les petites difficultés étaient décrites dans la note que j’avais laissée à l’enseignante. Il faut essayer de ne pas entrer dans un mode « potinage » avec les autres membres du personnel, dans une roue où l’on peut finir par dénigrer les élèves. On est dans un cadre professionnel : il faut garder une attitude professionnelle. Ça n’est pas le temps de faire de grands épanchements ! Moi, j’avais développé un vocabulaire : je disais que c’étaient des journées sportives ! Un peu dans le même esprit, ça serait une erreur de penser que, comme suppléant, il faut faire comme si tout allait bien, alors qu’au contraire, on peut se servir des appuis du milieu, chercher une coopération d’une autre instance dans l’école. Mais tout est dans la façon de présenter la difficulté pour obtenir de l’aide. Si tu dis : « J’ai un problème et je ne sais pas quoi faire », l’impact n’est pas le même que si tu dis : « Voici la difficulté et j’hésite à appliquer telle ou telle solution. » Il faut être capable de présenter les choses de façon constructive et montrer qu’on n’est pas inactif devant les difficultés qu’on vit.

Une vision pour prévenir et avoir un impact immédiat
Faire de l’intervention précoce sur des petites choses, « intervenir plus petit », ça évite souvent un débordement. On pense parfois qu’on est « cool » parce qu’on laisse aller, parce qu’on a une grande tolérance. Puis, la situation devient ingérable et on n’a plus les outils pour intervenir face à l’ampleur de la situation ; on n’est plus capable de ramener la situation. En suppléance, il faut toujours avoir une vision - en enseignement aussi, mais définitivement en suppléance - pour prévenir les catastrophes potentielles et cerner les impacts de nos choix. Il faut beaucoup beaucoup d’anticipation parce que dans l’espace d’une journée, on n’a pas le jeu nécessaire pour ramener la situation ; on n’a pas le long terme. J’ai vu c’était quoi de ne pas imposer des limites et combien ça dégénérait en catastrophe. Avec le temps, je suis devenue très sévère. Je demandais à ce qu’on fasse tout le monde toutes les affaires en même temps. J’accompagnais tout le temps les élèves pour aller en éducation physique. Ils me trouvaient un peu mère poule là-dessus, mais j’aimais mieux être trop prévoyante que moins. Les sorties de classe pour aller aux toilettes, j’accompagnais toujours le groupe. Pour un élève seul, il avait 2 minutes : chrono ! J’étais très peu permissive quand je n’avais pas les enfants à vue.

Comme enseignante, je valorise beaucoup le principe suivant : « Subis toi-même les effets de tes actions ». C’est là que c’était difficile en suppléance parce que les élèves ne subissent pas toujours les conséquences de leur comportement. Moi, c’est quelque chose qui me déplaisait au plus haut point que quelqu’un d’autre subisse le comportement de l’enfant. J’en suis arrivée à développer une routine quand j’arrivais dans une nouvelle classe, le matin. Avoir la même routine quand on entre en classe, la même façon de se présenter, la même façon d’établir nos règles, ça peut aussi créer une stabilité pour nous. Moi, je me plaçais dans le cadre de porte et je regardais chaque enfant qui entrait dans la classe pour faire sentir une présence bien « physique ». Chaque enfant devait passer entre moi et le cadre de la porte, ce qui est physiquement un peu imposant parce que je suis grande ; et je le sais et c’est volontaire. Je suis gentille avec les enfants, je leur dis bonjour, mais je freine mon élan naturel (je suis quelqu’un de très extravertie et très expressive) parce que l’effet que je veux produire, c’est un certain respect. Quand je commence, je me présente aux enfants. J’écris et j’explique le déroulement de la journée au tableau. Je mets mes balises : consignes et conséquences. Moi, c’est très simple, ce sont deux consignes que l’on peut résumer ainsi : « c’est moi le boss » et « on se respecte ». Au tableau, j’indiquais aussi mon système de discipline. Chez les petits, c’est devenu le système Soleil-Nuage, avec les noms de tous les enfants écrits dans le soleil. Je leur disais que ceux qui sont dans le soleil allaient pouvoir piger dans le coffre aux trésors. Quand j’effaçais un nom du soleil, je ne le mettais pas nécessairement tout de suite dans le nuage : c’était un premier avertissement. C’est là que j’avais un pouvoir immédiat sur les enfants. Chez les plus vieux, je mettais la pression sur le groupe. J’annonçais 10 minutes de temps libre à la fin de la journée. Et quand c’était trop long, quand ça parlait, j’effaçais et j’écrivais 9. J’enlevais des minutes. J’utilisais volontairement et rapidement l’un de ces systèmes-là en début de journée. Et si c’était seulement un élève qui dérangeait et prenait le pouvoir, j’intervenais directement avec lui ; les autres avaient leur temps libre.

J’ai appris à choisir mes combats. J’avais des crayons, des stylos, des effaces, des feuilles pour les enfants parce que quand on est suppléant, curieusement, on dirait que la moitié du matériel disparaît ! Au lieu de m’obstiner avec eux, je leur donnais mes crayons et mes effaces. Il n’y avait donc pas de combat sur le matériel et je ne mettais pas un manquement non plus s’ils n’en avaient pas. Je venais de court-circuiter le problème en leur donnant le matériel dont ils avaient besoin. Et les élèves me rapportaient presque toujours le matériel à la fin de la journée.

Avec moi, les enfants pouvaient être assis, à genoux : ça ne me dérangeait pas. Mais quand ils parlaient fort, … Tout ça a un effet sur le stress. Comme je n’ai pas de tolérance au bruit, je me donnais des moyens pour maintenir un climat calme et détendu, où on pouvait se parler. Je donnais un cours aux enfants sur « comment chuchoter » ! Je ne prenais pas pour acquis qu’ils savaient ce que ça voulait dire chuchoter et je leur expliquais physiquement ce que ça voulait dire. Je leur faisais mettre la main sur la gorge pour sentir que quand on parle, nos cordes vocales vibrent : on les sent vibrer dans la paume de notre main. Mais quand on chuchote, nos cordes vocales ne vibrent pas. On ne les sent pas.

La solidité de l’enseignant, c’est de se connaître En suppléance, on arrive avec une cible dans le front. Les gens à qui on doit « plaire », c’est l’enfant, c’est l’enseignant, c’est la direction, et tout ça, en espérant que nous, on ait du plaisir. Il y a des enjeux qui viennent de toutes parts, tout peut avoir un impact. D’où l’importance de développer une grande cohérence interne parce qu’on va être jugé à travers tous ces yeux-là. Quand je connais mes valeurs et que j’agis en fonction de ce en quoi je crois, je suis beaucoup moins vulnérable et beaucoup plus à l’aise d’être transparente. Si on est juste fine avec les enfants, mais que l’enseignant ne nous considère pas, on n’avance pas. Si on est juste fine avec l’enseignant, mais que les enfants ne nous aiment pas, on n’avance pas non plus. Et les enfants détectent rapidement quelqu’un qui n’agit pas selon ce qu’il croit.

Même si ça n’était pas ma classe ni mon contexte, j’ai appris à agir en cohérence avec mes valeurs et avec ce que je suis dans la façon dont je gérais le groupe. J’arrivais avec une motivation positive à m’écouter et non une crainte de réprimandes. Je partais sur une base positive avec tous les enfants. D’office, je leur disais qu’ils étaient gentils et je les plaçais dans le soleil. Ou, d’entrée de jeu, je leur disais qu’ils méritaient 10 minutes de temps libre à la fin de la journée. Et je leur disais que j’allais parler de chacun à l’enseignante. En fait, je laissais une liste en deux colonnes : ceux qui ont bien fonctionné, qui n’ont pas bien fonctionné ! Là où ça rejoint mes valeurs, c’est que je leur apportais quelque chose qu’ils pouvaient perdre, et non quelque chose qu’ils avaient à gagner au fil du temps. Les petits tannants, parfois, ça leur tente d’être sur la liste des gentils. Gagner quelque chose que tu n’as pas au départ, où est la motivation ? Si je ne l’avais pas au départ et que je ne l’ai pas non plus à la fin de la journée, c’est une équation nulle ! Mais si je l’ai et que je le perds, il y a une perte. Cela me donnait du pouvoir comme enseignante, mais dans un système de discipline plus positif où eux aussi avaient du pouvoir. Je leur donnais le choix de travailler en équipe, avec qui ils voulaient ; mais si ça ne marchait pas, je défaisais les équipes. On pouvait mettre de la musique ; mais si ça parlait trop fort, j’enlevais la musique. Aux petits, je disais : « Vous choisissez de quel côté, soleil ou nuage, vous allez être aujourd’hui, parce que je vais parler de vous à l’enseignante. » Donc, c’était toujours le même principe, la même cohérence : je donnais le privilège aux enfants, et s’ils le perdaient, c’était leur faute. Ils avaient donc du pouvoir sur ce qu’ils faisaient.

Un cadre stable dans quelque chose d’instable Comme suppléant, on est beaucoup plus vulnérable à tout ce qui peut arriver. J’étais toujours préparée pour ne pas être prise au dépourvu. À la maison, j’avais une bibliothèque-suppléance. J’avais aussi mon cahier de suppléance où j’avais la liste imprimée des écoles de la commission scolaire avec les numéros de téléphone, les adresses, le nom de la direction et les informations de base. J’avais noté systématiquement toutes les questions de routine, prêtes à poser quand on m’appelle pour aller dans une école pour la première fois : où est-ce que je stationne mon auto ? Où arrivent les autobus ? À quelle heure sonne la première cloche ? Par quelle porte les élèves entrent-ils le matin ? Est-ce que je surveille ce matin-là ? Faut-il que j’aille chercher les élèves dehors ? Est-ce que j’ai besoin de clé pour la classe ? Déjà, par téléphone, on peut poser certaines questions. Parfois, on m’appelait 30 minutes avant d’aller accueillir les enfants. J’avais toujours quelque chose de prêt dans le congélateur pour dîner ; je mangeais une bouchée, je prenais quelque chose dans le congélateur et je partais avec deux sacs : mon sac d’école et un gros sac d’école pour les enfants. Quand je venais, les enfants savaient que j’avais un sac d’école juste pour eux autres.

J’essayais d’arriver tôt pour rencontrer la secrétaire, visiter l’école, me familiariser avec les lieux avant de commencer. Ça faisait partie de ma routine de préparation. Quand j’arrivais le matin, je regardais l’horaire de la classe, les matières à enseigner dans la journée, je regardais ce que les enfants avaient fait jusqu’à présent. Si l’enseignante n’avait laissé aucune planification, j’avais ma trousse et je me fiais à ce que les élèves me disaient. Pour les petits, je m’assurais d’obtenir la liste de ceux qui allaient au service de garde et de ceux qui prennent l’autobus : chacun va où ? J’essayais aussi de m’intégrer en dînant à l’école pour rencontrer les autres enseignants.

Tout ce qui est gestion – gestion des transitions, gestion du temps – ça se prépare. Quand les élèves n’ont plus rien à faire, c’est là où ça devient problématique. Comme j’avais décidé que j’interdisais les dessins libres et les écritures libres, il fallait que moi, j’apporte des choses que les élèves pouvaient compléter et laisser dans leur bureau sans que ça pose problème s’ils le montraient à leur enseignante par la suite. Et comme ce qu’on laisse sur place est susceptible de parler de soi, la qualité de ce qu’on apporte est particulièrement importante…

Au fil du temps, j’ai découvert que la suppléance, c’était vraiment un métier qui pouvait influencer nos enseignements futurs, un métier distinct où il y avait une façon de faire, où il fallait être préparé, où on apportait des choses de chez nous. Où, finalement, on est aussi un éducateur, on n’est pas juste là pour faire de l’occupationnel en attendant que l’enseignante revienne. J’en suis arrivée à voir la suppléance comme un autre type de carrière. Et comme dans n’importe quelle profession, il y a des valeurs personnelles qui influencent la réussite professionnelle. Il faut donc se servir de ce qu’on vit pour s’outiller. Lorsque j’ai eu mon premier contrat, j’avais géré toutes sortes de comportements et j’étais habituée d’être dans une dynamique de survie. Mon plus grand bonheur, ça a été alors d’avoir de l’impact à long terme sur les élèves. J’avais le temps dans ma poche, j’avais une portée pour les amener là où je voulais. J’avais le temps pour moi et non pas contre moi, et je pouvais beaucoup plus les atteindre et les laisser subir les conséquences de leurs actes. J’étais devenue beaucoup plus solide dans mes souliers.